Mon récit Made in Al-Qahira, il est 11h en ce lundi 28 avril 2008, quartier chrétien-Via Dolorosa, Jérusalem. En musique de fond, la rue et des gamins qui braillent en jouant à FIFA.
Je l’avais promis et je l’ai fait. Cela fait quatre ans que j’ai dit à mon ami Mohammad que j’allais lui rendre visite un jour. « Bientôt Insh’Allah », par « bientôt » je pensais à une bonne décennie voire plus !
La célébration de Pâque libérant plusieurs jours, j’en ai profité pour mettre en place mon voyage initiatique, bien que la préparation fut plus que bâclée. En effet, à peine j’ai eu l’information concernant les jours fériés que mon sac était prêt. Je ne savais pas vraiment où j’allais, combien de temps ça prendrait et combien ça coûterait, mais tout ça, c’était franchement secondaire. J’embarquais donc à 6h au Turguman (gare routière, ndlr) pour aller jusqu’à Taba, à la frontière israélienne. Après 6h de route, ponctuée d’un arrêt d’une demi heure dans le désert du Sinaï dans une sorte de station essence excessivement glauque, faisant penser à un univers post-apocalyptique car les bâtiments alentours étaient tous dévastés et envahis par le sable. Sur la route passaient des camions rouillés crachant une fumée noire et épaisse qui se dispersait dans la tempête de sable. Le vent soufflait si fort que j’avais du mal à rester assis sur mon rocher de calcaire. Rien que ce moment aurait mérité d’en faire un tableau, car il y avait un truc. Je sais pas quoi, mais il y avait un truc…
Une fois arrivé à Taba, il ne me restait plus qu’à faire quelques centaines de mètres pour me retrouver en Israël. Le contraste entre le côté égyptien et le côté israélien est saisissant, car du côté égyptien c’est un peu l’arrache, on blague gentiment et on fout pas grand-chose… Alors que de l’autre côté il ne vaut mieux pas jouer au con… Ce fut donc un M-16 qui fut le premier à me souhaiter la bienvenue. Son propriétaire, un bodybuilder écervelé me fouille de fond en comble et ne trouve rien. Je continus mon chemin jusqu’au guichet pour obtenir un visa et comme prévu je suis tombé sur une vaste bande de cons, qui me bombardent de question « tu viens faire quoi ici ? », « tu vas où ? », « tu connais quelqu’un ici ? », « c’est quoi son nom ? », « comment s’appelle ton père ? »…
Je leurs ai dit que je rendais visite à un certain « Schlomo Ben Chétrit » qui vivait à Tel Aviv. Si j’avais dit que je rendais visite à Mohammad Shaffi qui habite à Ramallah, je n’aurai jamais quitté le sol égyptien. Voulant par la suite bouger dans le Golf, il est fortement recommandé de faire tamponner son visa israélien sur papier libre et non sur le passeport (sinon ça fait genre que j’aime bien Israël…). Je le demande à la fille, qui a parfaitement compris ma requête, et tout en me souriant avec ironie défonce mon passeport d’un grand coup de tampon. Welcome in Israel…
Une fois de l’autre côté je décide de me rendre à pieds jusqu’à la gare routière d’Eilat pour rejoindre Jérusalem. Je longe la plage sur plusieurs kilomètres et je me dis que cet endroit serait parfait pour un WEI : du soleil, de l’alcool, des meufs et de la zik…
Eilat se situe à la base du Golf d’Aquaba et depuis la plage on aperçoit très bien les côtes jordaniennes où a été planté en signe de solidarité un énorme drapeau palestinien, foutant un peu les nerfs aux vacanciers. Une fois mon billet en poche, je décide de faire un tour à Eilat et au passage de discuter avec des gens. Le soleil et la qualité de vie de cette ville font que les gens y sont très sympas et ouverts. J’en garde donc un très bon souvenir, même si leur putain de hamburger à 5 euros avait franchement un goût de chiottes.
Cette semaine là on changeait d’heure. C’est con, ça je le savais pas. J’ai donc loupé mon bus, mais bon pas de problème je n’ai qu’à prendre le suivant. « Comment ça, y a plus de bus ? ». Bah oui, c’était le dernier… Sur le conseil de mon ami je prends le bus pour Tel Aviv, pourquoi pas, au moins je pourrais dire que j’ai vu Tel Aviv. Et j’ai vu Tel Aviv.
Une fois sur place, il ne me restait plus qu’à choper un taxi pour Jérusalem, ce qui n’était pas vraiment sûr puisque l’heure était avancée… Dieu était avec moi car j’ai croisé le chemin d’un chauffeur de taxi Palestinien qui se prend de sympathie pour moi et me fait monter. On discute de ma raison en Terre Sainte et du coup il m’offre la course et me conseil sur le bon comportement à avoir avec les soldats de Tsahal, à savoir de ne pas jouer au con. A mon arrivée à Jérusalem, je m’arrête quelques minutes sur un muret et je réalise là où je suis. Il y a quelques siècles seuls un pèlerin sur deux atteignaient Jérusalem vivant…
A 2h30 je me dis qu’il serait peut être temps de bouger pour Ramallah, située à seulement 10km de là. Le problème c’est que la distance on s’en fout : «tu veux aller à Ramallah, t’es fou ou quoi ? », ça c’était la réponse des taxis israéliens, alors j’ai marché jusqu’à trouver un Palestinien… ça n’a pas pris bien longtemps. Nous roulons dans la Ville Nouvelle et je reste bloqué quand je réalise que nous longeons le mur de séparation (« mur de la honte » ou « mur des enculés d’en face » comme aime à le surnommer les locaux), un peu comme quand j’ai bloqué en voyant Kephren la première fois. Je vis un peu ce qu’ont ressenti les gens en voyant le mur de Berlin, et Dieu sait que ça fait bizarre… Ce mur de six mètres de haut coupe le pays en deux sur plusieurs centaines de kilomètres… Le paradoxe c’est qu’une fois en Cisjordanie, je me suis senti mieux, moins oppressé en quelques sortes.
Putain je suis en Palestine…
L’heure étant très tardive je chope un hôtel directement et laisse mon pote dormir tranquillement. Le lendemain je l’ai rencontré en centre ville, bordel ça faisait quatre ans que je l’avais pas vu… Il me fait visiter son entreprise (Asal Technologies) où il occupe un bon poste, mais son travail le fait chier, car ici, toute initiative est proscrite. En gros, tu fais ton taf dans ton coin et tu la ferme. Lui qui a vécu quatre ans en France est amer de travailler dans de telles conditions, mais bon c’est ça ou rien. Plus tard dans la soirée nous allons au café Al-Ain où j’ai pu y rencontrer beaucoup des amis de Mohammad : Hussam, Alaa, Romy… Que des gens bien, simples et très ouverts. On discute longuement sur la condition palestinienne, sur la vie ici, sur la vie en France etc. Le tout accompagné d’une chicha « fakhfakhena » et d’un thé à la menthe bien entendu. Avant de rentrer à l’hôtel, Mohammad a jugé bon de me faire faire un tour de Ramallah en développant sur les horreurs qui y ont eu lieu. Mention spéciale à l’attaque sur une école où Tsahal est entrée et a tué tout ce qui bougeait et comble de la barbarie, a fait usage de fusils à lunettes pour tuer les élèves qui avaient réussi à s’échapper. Il n’est pas rare d’entendre ce genre d’histoire à la TV, et quand PPDA en parle, soyons francs, tout le monde ou presque s’en branle. Mais lorsque l’on est sur place on a la gerbe et l’on reste bloqué durant de longues minutes… Puis nous longeons une petite route où l’on aperçoit très bien une colonie israélienne. « Il a encore quelques années, des snipers shootaient absolument tout, y compris les tombes du cimetière voisin ». Lorsque Mohammad me raconte ça, je me dis que si la situation partait en vrille, cette route pourrait devenir d’une minute à l’autre ma dernière demeure. Malgré les conditions plus que difficiles qu’on lui inflige le peuple palestinien garde la pêche et les gens restent de gros déconneurs en toutes circonstances ! « T’as pas peur d’aller en Palestine ? » Cette question vous me l’avez posé plusieurs fois et non, je n’ai pas eu peur, ni avant, ni pendant. J’ai peut être eu de la chance, qui sait ?
Le surlendemain de mon arrivée, je décidais d’aller à Jérusalem, côté Vieille Ville bien entendu. On ne rentre pas dans Jérusalem « la trois fois sainte », comme on rentre dans un bled de clodos. Alors dans le bus je cogitais… Une fois arrivé au check-point, notre bus est mis en attente pendant près d’une heure. Les raisons ? Y en a pas une de crédible ! Comment dire…c’est juste pour faire chier le monde, et ça marche ! Puis vient une femme soldat (« soldate » ?) qui fouille à mort mes affaires et me pose des questions bizarres. Cette fille, qui ne doit pas avoir plus de 20 ans, me regarde avec mépris, mais bon c’est compréhensible… Ici, chaque personne est un soldat potentiel car tout le monde doit effectuer son service militaire, c’est pourquoi les soldats sont souvent très jeunes. Certains disent que cette raison justifie les attentats suicides, et selon cette logique tous les morts israéliens ne seraient donc pas totalement innocents. A chacun son point de vue.
J’arrive donc devant la Porte de Damas et c’est avec pas mal d’émotion que je foule le sol de la ville. Tout est entièrement pavé et exclusivement piéton, les conditions sont donc réunies pour flâner tranquille… Ma visite débute par un kébab, bah oui je devais savoir si les kébabs ici sont mystiques ou pas. Ils ne le sont pas du tout. C’est juste un kébab quoi…
Quartier musulman de Jérusalem (Al-Quds)
Puis je décide d’aller voir le Mur des Lamentations, qui se trouve sur ma route. Je traverse un tunnel où des ouvriers s’activent à extraire de la terre. Cette terre provient d’une excavation réalisée à l’intérieur même du tunnel et qui passe sous la mosquée Al-Aqsa. S’ils font ça c’est pour trouver des preuves qui légitimeraient l’existence de l’Etat d’Israël… c’est dire s’ils ont la pression…
Je pensais à tort que le Mur des Lamentations était une preuve pertinente de la présence du peuple de David au Proche Orient, mais en fait pas complètement… Le problème (car il y en a un, ça commence à faire beaucoup…) c’est que leurs fouilles passent sous Al-Aqsa, fragilisant considérablement les fondations de l’Esplanade des Mosquées et ça, ça craint ! Alors ça augmente les tensions entre nos amis musulmans et juifs… Le Mur est un lieu calme où il est agréable de s’y poser et l’on imagine a quoi devait ressembler le Temple avant sa destruction. Il devait avoir une sacrée gueule ! Si l’on continu son chemin on arrive à un pont de bois qui mène à l’Esplanade des Mosquées où l’on trouve la fameuse Al-Aqsa et le magnifique Dôme du Rocher. C’est dans ce dernier que l’on peut voir le rocher sur lequel Mohammad (Mahomet) aurait quitté la Terre pour le Paradis sur le dos de son cheval ailé… Là encore l’endroit est très calme et amène à la réflexion, même si les hordes de touristes troublent un peu la tranquillité à coup de sonneries de portable et autres trucs qui bipent…
Alors que je m’étais bien imprégné de l’ambiance de Jérusalem, j’ai décidé que j’étais prêt pour me rendre au Saint Sépulcre, là ou se trouve la tombe du Christ. En toute logique, avant de rentrer dans l’église j’ai tout d’abord parcouru le Chemin de Croix qui commence hors des murailles de la ville, en plein milieu du Mont des Oliviers et se poursuit sur la Via Dolorosa (« chemin de souffrances ») qui compte neuf des quatorze stations de la Passion. Inutile de préciser que l’on ne parcours pas la Via Dolorosa de la même façon que la rue de la Soif… Cette rue représente parfaitement Jérusalem c'est-à-dire qu’elle est joliment pavée, qu’elle abrite nombre de petites boutiques, qu’elle sent la myrrhe et l’encens… J’arrive enfin au Saint Sépulcre après 40 minutes de marche. Il est directement construit sur le Mont Golgotha, là où Jésus a été crucifié puis placé dans une grotte par Joseph D’Arimathie. Selon la coutume, on se signe et on embrasse une des colonnes de marbre. Je m’exécute et j’avance vers la Pierre de l’Onction où a été embaumé le Christ, et se frayer un chemin parmi les fidèles n’est pas chose facile. Bien que chrétien plutôt médiocre je m’effondre à genou devant la Pierre et imprègne les objets que j’ai acheté (croix, icônes…) de l’odeur qui s’en dégage (ça sent la myrrhe, c’est le côté mystique de la Pierre). Alors que ma voisine de droite, une Ethiopienne qui arbore selon la tradition des tiges de papyrus autours de sa tête, explose en transe je quitte l’endroit pour passer à la pièce voisine, la tombe de Jésus-Christ… Du lourd… L’église étant gérée par les Orthodoxes, la déco est très chargée en icônes, encensoirs dorés et autres tableaux de la Passion. Je me pose dans un coin éclairé (le reste étant dans la pénombre) et je lis la Bible. Les pèlerins en pleurs se comptent par dizaines, notamment des Russes et Arméniens, qui côtoient les touristes plus classiques qui sont là histoire de se faire prendre en photo devant, de la même façon qu’on se prend en photo devant la Tour Eiffel. Un peu malsain, mais bon… Puis vient le moment où je rentre dans le mausolée, pour pouvoir me recueillir directement auprès du Christ… Si un jour je deviens vieux, je me rappellerai de ce moment, c’est dire. Au total, durant les trois jours que j’ai passé à Jérusalem, j’en ai passé des heures dans le Saint Sépulcre…
La blinde de photos dispos sur FB
Le lendemain je décidais d’aller à Bethléem pour me poser dans la basilique de la Nativité, lieu de naissance du Christ. Bien que Bethléem se situant en Cisjordanie, ça n’a pas empêché Israël de placer un check-point sur la route. Là encore j’ai glandé environ trois quart d’heure avant de reprendre la route, et durant l’attente je fais connaissance avec Jean, un avocat palestinien chrétien et Ahmad, un plombier palestinien musulman. On discute longuement de foot français et de guerre. J’apprends ainsi qu’Israël a tenté à plusieurs reprises de monter les chrétiens contre les musulmans, sans succès. Au cours de la discussion, un soldat s’aperçoit que je suis Français et vu qu’il se fait chier, il décide de me parler. A la vue du soldat, Jean et Ahmad fuient discrètement, mais moi je me dis qu’il peut être très intéressent de parler avec un mec de terrain. De mon entretien avec ce mec je n’en tirerai pas grand-chose puisqu’il évitait très adroitement les sujets brulants. Je me retrouve a encore parler de foot français et je commence à croire qu’il n y a qu’un seul club en France : Lyon.
Mon chauffeur de taxi devait être un peu con puisqu’au lieu de me déposer aux pieds de la basilique de la Nativité, il me largue en bas de la vallée, à quelques kilomètres de l’objectif initial… Je parcours la vallée à travers champ, à l’arrache entre les oliviers et les mimosas en fleurs. C’est joli, ça sent bon mais putain qu’est ce que ça monte… C’est donc pas très frais que j’entre dans le lieu Saint et dès le premier pas dans la bâtisse on prend une grand claque « mystique » dans la tronche. Après quelques temps d’attente j’arrive à approcher l’Etoile… Un grand moment.
Puis vient le moment de rentrer au Caire, après 6 jours passés en Terre Sainte et bon nombre de moments uniques dans l’existence d’un mec. Au final, je suis très fier d’avoir pu partager le quotidien de mon ami Mohammad (big up à sa Mère et son moullouheya qui tue) et de constater la réalité des choses et non la version édulcorée des médias. Le mot de la fin ?
FREE PALESTINE !